Édito-Bilan : Hollande, le lobbying arménien et le CCAF par Hayk Shahinyan

Ce soir, 8 Février 2017, aura lieu le Diner Annuel du Conseil de Coordination des Organisations Arméniennes de France (CCAF) « sous le haut patronage de Monsieur le Président de la République François Hollande ». À quelques mois de la fin du quinquennat de François Hollande le moment est venu de faire un Bilan sur les 5 dernières années pour la communauté arménienne.

Bilan de la présidence Hollande pour les arméniens

Voyons à quel point le lobby arménien a été efficace dans certains dossiers qui concernent les intérêts de la nation arménienne, et l’amitié que François Hollande témoigne pour les arméniens.

Artsakh (Haut-Karabagh) et l’Azerbaïdjan

Sous la Présidence de François Hollande, avec son accord et la décision du Ministre des Affaires Étrangères Laurent Fabius, a été interdite la coopération des communes françaises avec les communes du Haut-Karabagh, dans le cadre de la coopération internationale décentralisée des collectivités territoriales. Cette interdiction est un coup très dur pour les communes du Haut-Karabagh qui avaient besoin de cette collaboration, tant dans le domaine économique et social, que  dans l’ouverture internationale pour solidifier l’existence même du Haut-Karabagh.

C’est sous la Présidence de François Hollande, quelques heures après que le Président de la République ait commémoré à Erevan le 100ème anniversaire du Génocide des Arméniens, que la France, avec sa signature, a vendu à l’Azerbaïdjan des satellites militaires de haute précision dont l’utilisation par le régime Alyev a été constaté lors de la guerre de 4 jours en Avril 2016 et a permis de tuer des habitants et militaires dans le Haut-Karabagh. D’ailleurs, comment François Hollande aurait pu ignorer la destination de ces satellites militaires lorsque l’Azerbaïdjan n’est en conflit contre aucun autre pays depuis 25 ans… et que la France est co-présidente du groupe OSCE chargé du règlement pacifique du conflit !

Sous la Présidence de Hollande la grande parade négationniste et profondément anti-arménienne « Village d’Azerbaïdjan » initiée par la Maire du 7ème arrondissement de Paris Rachida Dati, n’a pas seulement pris de l’ampleur et a accueilli plusieurs fois les représentants du régime de Bakou, mais n’a jamais fait l’objet de quelconque condamnation du Gouvernement et du Quai d’Orsay. Certes, il ne s’agit pas de l’initiative directe de François Hollande, mais sa complaisance vis-à-vis d’un régime dictatorial, dénoncé par toutes  les organisations des droits de l’homme et de liberté de la presse, qui de plus ne respecte pas les engagement de cessez-le-feu de l’OSCE dont la France est co-présidente pour le règlement pacifique du conflit dans le Haut-Karabagh, mérite d’être soulignée. Le Président Hollande, dans les prérogatives qui sont les siennes , aurait pu s’opposer, ou du moins condamner, ou du moins réagir, à la venue du couple Alyev à Paris.

Syrie

Sous la Présidence de Hollande a eu lieu, et continue, le Génocide des Chrétiens d’Orient dont les Arméniens d’Orient. Comment ne pas se souvenir des déclarations du Quai d’Orsay, de Laurent Fabius, acclamant que Al-Nosra « fait du bon travail », comment ne pas se souvenir de l’aide financière, diplomatique, militaire que la France a apporté aux groupements armés, pendant que les arméniens de Kessab vivaient littéralement un massacre.

Quelles actions a entrepris notre lobbying pour demander l’instauration des corridors humanitaires et financer le transfert des minorités arméniennes des zones en danger ?

Quel était le poids de l’amitié arménienne de Hollande, et sa bonne connaissance de la Turquie, lorsque la France a accepté l’ouverture de deux chapitres supplémentaires, en décembre 2015 et Juin 2016, dans le processus de négociation de l’entrée de la Turquie en Europe, ou lorsque la France venait s’allier à la Turquie pour régler le conflit en Syrie, lorsque l’armée turque facilitait le travail d’extermination à Kessab…

Négationnisme

Il s’agira là du lot de consolation qui sera brandit par les « représentants » de la diaspora, affirmer qu’une loi a été votée. Pourtant de nombreux experts et juristes ont apportés les preuves juridiques que la loi votée, dans son texte, ne concernait en rien les Arméniens, malgré le contenu des débats au Parlement. Et à l’arrivée c’est le résultat qui va compter. Non seulement la négation du Génocide Arménien n’est pas pénalement répréhensible en France, malgré que la classe politique semble dans sa majorité acquise à la cause, l’opinion publique y reste farouchement opposée.

Plus globalement

Certes les visites d’un certain nombre de parlementaires français continuent dans le Karabagh, dans le cadre du groupe d’amitié parlementaire, existant bien avant la Présidence Hollande, certes François Hollande s’est rendu en Arménie, comme ses prédécesseurs depuis Jacques Chirac, devons-nous pourtant nous réjouir que le Gouvernement de Hollande ne soit pas allé jusqu’à interdire ces visites ? Au-delà de la lecture purement arménienne de l’ensemble de ces sujets, on constate que les Arméniens de France n’ont jamais entrepris des luttes communautaires qui vont à l’encontre des intérêts de la nation française ou de sa culture, bien au contraire. Car les points évoqués relèvent de la lutte pour les droits de l’homme, contre l’ingérence d’un État tiers (la Turquie) dans  la politique intérieure française et son atteinte contre des citoyens français sur le sol français, ainsi que de la lutte contre la dictature, pour la paix et la liberté, nous ne pouvons alors que regretter que la Présidence Hollande n’ait pas été à la hauteur des valeurs même de la République.

Le positionnement du lobbying arménien durant le quinquennat

En 2011 en pleine campagne présidentielle, une partie importante des organisations arméniennes de France et surtout le parti FRA ont menés campagne pour le candidat Hollande. L’un des points culminant de cette campagne était le discours de Franck Papazian, le co-Président du CCAF et représentant de la FRA Dachnaktsoutioun dans un meeting organisé par son parti politique à Alfortville, dans lequel il a appelé à soutenir le candidat Hollande et l’a présenté comme un ami des arméniens depuis longue date.

(1ère partie : https://www.youtube.com/watch?v=zNPT7XPO1g4 / 2ème partie : https://www.youtube.com/watch?v=hLB59jvopvY  )

Il faut dire qu’incriminer la FRA ou Franck Papazian pour leurs déclarations en 2011 ne serait pas honnête intellectuellement, car non seulement la FRA a tissée des liens importants avec le Parti Socialiste, mais en effet ces déclarations découlaient d’un constat légitime et réel sur les relations qu’entretenait François Hollande, depuis une dizaine d’années, avec les instances dirigeantes de la communauté arménienne et ses engagements tenus vis-à-vis d’elle à la fois sur le dossier d’une loi reconnaissant le Génocide des Arméniens, à la fois dans la lutte pour la pénalisation du négationnisme. Pire encore, il faut dire que si nous devions faire le bilan de tous les déçus de Hollande, la liste serait très longue.

Cependant il reste plusieurs constats et leçons à tirer de ces 5 dernières années, ainsi que des questions auxquelles il faut répondre.

La première d’entre elles c’est de savoir pourquoi ni le CCAF, ni la FRA, ni d’autres organisations n’ont pas répondu présentes lorsque certains arméniens à l’appel de différents mouvements (Renaissance Arménienne, Charjoum, Collectif Azat Dzayn) sont allés manifester devant les ambassades d’Israël, de Russie mais surtout devant le Quai d’Orsay pour condamner les ventes d’armes, et contre la complaisance à l’égard de l’Azerbaïdjan. Pourquoi ils étaient également absents lorsqu’il fallait venir manifester notre soutien au peuple arménien violemment réprimé en Juillet et demander le respect de l’État de Droit en Arménie.

La deuxième question c’est de savoir si la communauté arménienne doit à l’avenir se positionner aussi officiellement derrière un quelconque candidat, ou parti politique, ou ne doit-elle pas garder sa liberté, une communauté que l’on peut facilement acquérir à sa cause, n’est-elle pas la plus facilement trahissable ? Et si un quelconque parti a la légitimité de représenter les arméniens de France et leurs intérêts ?  On pourrait pousser la réflexion encore plus loin et de se poser la question s’il ne fallait pas dépolitiser la représentation des arméniens, où les deux co-présidents d’une institution dite représentative n’appartiendraient à aucun parti politique, afin de garder toute liberté et indépendance lorsqu’il le faut ? Ce qui n’empêche en rien que la politique française soit investie par de nombreux citoyens d’origine arménienne qui prendraient leurs responsabilités et apporteraient de l’influence politiques dans les moments nécessaires.

Cette réflexion doit être menée, et les réponses doivent définir les orientations futures.

Du CCAF, une coquille vide idéologiquement, à la représentation des arméniens de France

Avant même de juger ce que les autres peuvent faire pour nous, la meilleure des questions à se poser n’est-elle pas ce que nous devons faire pour nous ?

Pouvons-nous continuer à accepter que l’ensemble des Arméniens de France soit pris en otage d’une représentation partielle avec un fonctionnement féodal, clanique et coupé de la masse des individus ? Car c’est peut-être ça l’essentiel.

Le CCAF représente aujourd’hui les Arméniens de France auprès des institutions françaises, qui ne cherchent pas à savoir combien de personne représente le CCAF en réalité, ni si la parole du CCAF est représentative du sentiment global de l’ensemble des citoyens français d’origine arménienne, et c’est un problème extrêmement important. Plus grave encore, les orientations même du CCAF sont décidées dans des cercles fermés, et sur lesquelles l’ensemble de la communauté ne peut agir démocratiquement, elles ne sont donc ni le fruit des aspirations, ni le fruit de la réflexion de l’ensemble de la communauté, mais des impératives imposés par une poignée de personnes.

Or, n’avons-nous pas besoin aujourd’hui d’ambitions nouvelles, d’idées nouvelles, d’orientations nouvelles, de nouvelles priorités enfin ? Notre communauté ne fait que s’affaiblir d’année en année par cet enfermement, et les photos officielles de quelques personnalités connues de la communauté s’affichant aux côtés des députés, sénateurs ou présidents, ne sont que des arbres qui cachent une forêt de démobilisation générale.

Le CCAF enferme la communauté, et s’enferme lui-même, dans une direction extrêmement limitée définie par ses statuts à l’article 2 qui énonce son objet dont découle la priorité totale donnée à la lutte contre le négationnisme, et la reconnaissance du Génocide et des sujets assimilés qui concernent les droits de l’homme. Seulement le troisième point évoque l’Arménie, l’Artsakh, le retour des arméniens en Arménie, et les échanges entre la diaspora et l’Arménie, mais dans les actes et actions entrepris, ces points ne semblent non seulement pas essentiels dans le travail du CCAF, mais les moyens déployés et l’approche, méritent sérieusement débat et réorientations.

Il ne s’agit pas d’incriminer le CCAF, ceux qui tiennent à son existence et lui trouvent de l’utilité, doivent au contraire être attachés à sa remise en question permanente pour son amélioration, son renforcement.

La démocratisation de notre communauté est une urgence ! Car c’est seulement dans la démocratisation de son fonctionnement, par des élections projet contre projet, que le débat sera ouvert et réellement existant, la réflexion globale engagée, et les décisions prises collectivement légitimes, crédibles, et enfin représentatives. Notre communauté s’enrichirait non seulement par l’apport de nouvelles idées, d’une nouvelle vision, mais également de la mobilisation de ceux qui aujourd’hui s’en éloignent par le constat que leur voix ne peut être entendue ni représentée.

Il faudrait encore que lors de la création d’une nouvelle instance, ou la modification du CCAF, les règles des élections et du fonctionnement, soit également débattues plus largement que dans des cercles fermés afin que le résultat en soit satisfaisant.

Quel arménien lambda de la diaspora est capable aujourd’hui de dire quels sont les projets du CCAF pour 2017 et pour les années à venir, quel arménien est capable de comprendre la vision du CCAF et son positionnement sur des questions pourtant vitales qui concernent l’Arménie et son avenir. Il y a un énorme vide qu’il faut combler rapidement pour remobiliser notre communauté, la souder, et la mettre en ordre de marche vers une direction claire, qui je le précise, ne peut pas se limiter à la lutte contre le négationnisme, car la nation arménienne se trouve aujourd’hui devant des défis beaucoup plus élevés, vitaux et prioritaires pour son existence et son avenir.

Les alternatives pour l’avenir

Malgré que nous pouvons constater et regretter que le CCAF est aujourd’hui de fait une coquille vide idéologiquement, qui manque d’une vision pan-arménienne globale sur le long terme, et dont le fonctionnement est limité par des points évoqués, devons-nous pourtant souhaiter sa disparition ? Le CCAF mérite d’exister, il est le fruit d’une longue évolution, il est là, connu des institutions de la République, ayant tissé des liens importants avec celle-ci, et peut représenter une réelle force pour la communauté arménienne sous condition d’accepter d’évoluer, de s’ouvrir, de se réorienter, finalement de s’enrichir et se renforcer, là où il semble entreprendre la direction de l’enfermement et donc de sa disparition.

Réformer le CCAF de l’intérieur est une ambition qu’un bon nombre de personnes ont tentées depuis des années, le point culminant était la présentation du projet CFA (Conseil Franco-Arménien) en 2011, après un travail conséquent de Gaidz Minassian, qui prévoyait des élections et un fonctionnement plus démocratique. Malgré que nous puissions toujours trouver des choses qui aurait pu être corrigées et améliorées dans ce projet afin de garantir une réelle démocratie, c’était un premier pas. Le projet a été abandonné, et ni sur le site toujours existant, ni ailleurs, on nous a publiquement expliqué les raisons et les responsables qui ont enterrés ce projet. Est-il donc réellement possible de changer le CCAF de l’intérieur, vu les pressions existantes, la présence des partis politiques historiques, et leur domination ?

Il y a donc réellement deux solutions qui s’offrent, soit créer une structure alternative qui remplacerait sur le long terme le CCAF, soit, qui mettrait la pression, de l’extérieur, sur celui-ci pour que le CCAF se réforme et que l’ensemble de la communauté arménienne se retrouve derrière un projet démocratique, transparent et représentatif.

C’est cette alternative que nous avons souhaité entreprendre, constatant l’enfermement du CCAF et doutant sérieusement de l’impossibilité de le réformer de l’intérieur.

Nous avons lancé depuis quelques mois les consultations pour la création de l’Assemblée Démocratique des Arméniens de France, sous le nom « Hayassa », dont l’ambition est de rassembler les Arméniens de France dans une instance où l’ensemble des décisions seraient prises par des votes à travers une plateforme numérique, accessible à tous les Arméniens de France quel que soit leur lieu de résidence, (www.projet-cdaf.fr). Une Charte Fondatrice qui devra prochainement voir le jour et qui proposera une vision pan-arménienne, un projet clair, et les actions à mener en ce qui concerne la nation arménienne. Elle sera également soumise aux amendements de l’Assemblée.  Privilégier le collectif et non les personnes.

La réussite de réformer notre Diaspora dépendra finalement de deux choses;

  • De notre capacité à rassembler largement et massivement les arméniens de France dans le projet de l’Assemblée Démocratique dont écoulera la rédaction d’un projet pan-arménien et qui ne pourra laisser silencieux le CCAF
  • La capacité du CCAF à entendre les aspirations de la communauté arménienne, à s’ouvrir, et à se réformer.

Espérons donc que lors du Diner annuel du CCAF avec le Président Hollande, les uns et les autres sauront tirer les leçons du passé et avoir une approche nouvelle pour l’avenir, car la Diaspora a une responsabilité et un rôle immense à jouer, et les urgences sont nombreuses.

Hayk Shahinyan